MBS ou la Transmutation du Désert
Karen Elliott House, Prix Pulitzer, décrypte la transformation radicale de l'Arabie saoudite sous Mohammed Ben Salmane
Depuis près de cinquante ans, Karen Elliott House, figure tutélaire du Wall Street Journal et lauréate du prix Pulitzer, scrute les sables mouvants du royaume saoudien. Longtemps, elle a décrit une gérontocratie figée, un hiérarchisme de plomb où le pouvoir s'évaporait dans les méandres d'un consensus familial opaque. Mais depuis 2015, l'inimaginable s'est produit : Mohammed Ben Salmane (MBS) a forcé la « boîte noire ». À l'occasion de la sortie en France de son ouvrage L'homme qui voulait être roi (Éditions Saint-Simon, 9 avril), elle livre au Grand Continent une analyse chirurgicale d'une mutation systémique sans précédent.
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Interview Originale - Karen Elliott House (39 minutes)
L'Œil de la Pulitzer sur la Mutation Systémique
Comment votre regard sur ce Royaume a-t-il évolué depuis vos premiers reportages jusqu'à l'ascension fulgurante de MBS ?
Après plus de cinquante ans d'observation de l'Arabie saoudite, Karen Elliott House a assisté à une transformation profonde. La transition d'une gérontocratie figée vers une structure de pouvoir vertical représente un changement sans précédent. MBS émerge non seulement comme réformateur mais comme figure briseur de paradigme qui a transformé une théocratie rigide en nationalisme moderne. Ce « funambule », comme le décrit House, opère sans filet de sécurité dans un contexte régional explosif.
« Un vendeur né, enthousiaste et capable de maîtriser aussi bien la vision globale que les moindres détails. »
Portrait Hors-Cadre : Le Prince qui Refuse de Disparaître
Quelle a été votre impression la plus marquante lors de vos entretiens directs avec MBS ?
L'informalité de MBS se révèle comme sa caractéristique définissante. Il reçoit les visiteurs en simple thobe blanc ou gris, sans cape formelle (bisht) ni foulard sur la tête. Il tend une main directe et préfère les réunions intimes en tête-à-tête. Il parle anglais couramment, corrige lui-même les traducteurs et ne cherche pas à paraître « royal ». Son bureau déborde de rapports. Quand House lui a demandé son approche, il a répondu : « Si vous ne vous distinguez pas, vous risquez de disparaître ». Ses ministres racontent que quand on lui donne un rapport de 200 pages, il lit tout, annote les détails et les interroge précisément sur la page vingt. Sa curiosité semble immense.
« Il ne lit pas des notes préparées. Il a toutes ces idées en tête. C'est un vendeur né, très enthousiaste. »
La Révolution de Velours : Le Booster Pragmatique
La participation des femmes au marché du travail a bondi de 22 % en 2016 à 35 % en 2026. Est-ce une véritable réforme ou un pragmatisme calculé ?
La transformation sociétale, particulièrement l'émancipation des femmes, découle non du libéralisme occidental mais d'un calcul économique froid. MBS voit les femmes comme un réservoir de talents inexploités, un « booster » pour la Vision 2030. La police religieuse a disparu des rues. Les concerts pop et le divertissement prospèrent désormais. L'exemple de Sarah Al-Suhaimi, dirigeant maintenant la Bourse saoudienne après avoir commencé dans des environnements où les hommes refusaient de lui répondre, exemplifie ce changement. House a rencontré une astronaute, des médecins et la directrice technologique d'une grande banque. La princesse Reema, ambassadrice à Washington, émerge comme une force formidable promouvant le royaume avec une efficacité redoutable.
« Ce n'est pas du simple PR. L'objectif de Vision 2030 était de passer de 22 % à 30 % de femmes actives ; ce chiffre a déjà atteint 35 %. »
Le Nouveau Contrat Social : « Fitna » et Obéissance
Modernité en surface, verticalité absolue en profondeur
Sous le vernis de la modernisation—festivals Soundstorm, fans de BTS, astronautes saoudiens—subsiste une verticalité absolue. House explique que MBS s'appuie sur le concept islamique de Fitna (chaos) pour justifier l'autoritarisme : le désordre est le mal absolu, l'obéissance au chef la seule protection. Le nouveau contrat social est simple : trouvez un emploi, profitez du divertissement, gardez le silence sur la politique. Une femme saoudienne a dit à House : « Ce n'est pas de l'obéissance, c'est de la confiance ». Pourtant, une anxiété latente persiste parmi l'élite. Un prince a confié : « C'est comme être à l'arrière d'une voiture en excès de vitesse. On espère juste que le conducteur ne va pas s'écraser ». Le risque majeur réside chez les jeunes. Si ces jeunes gens ne trouvent pas l'emploi promis ou commencent à exiger l'autonomie politique après avoir goûté à la liberté personnelle, la désillusion pourrait émerger.
« Le nouveau contrat social est simple : trouvez un emploi, profitez du divertissement et gardez le silence sur la politique. »
Géopolitique 2026 : « Saudi First » à l'Épreuve du Feu
Mars 2026—la région en tension avec l'Iran. Comment la doctrine « Saudi First » dicte-t-elle la réponse de Riyad ?
MBS a fait un mauvais pari en 2023 en rétablissant les relations avec l'Iran pour protéger ses projets. Aujourd'hui, l'Iran frappe les installations gazières comme Ras Tanura et les usines de dessalement. Sa patience s'épuise, mais il n'a pas riposté directement car il ne fait pas confiance à Donald Trump pour « finir le travail ». MBS désire la stabilité pour reconstruire Gaza, la Syrie et idéalement reconnaître Israël. Pourtant, NEOM et les revenus pétroliers font face à des menaces. « Il ne doit probablement pas beaucoup dormir en ce moment », observe House, bien qu'il soit connu pour rester éveillé trente-six heures d'affilée. MBS voit Trump comme quelqu'un à manipuler pour les besoins saoudiens. Contrairement à Trump, MBS ne cherche pas la dominance du cycle médiatique ou la prominence sur les réseaux sociaux ; il communique rarement et souvent indirectement. Il est conscient de son pouvoir et ne requiert aucun spectacle théâtral.
« Il a fait un mauvais pari en 2023 en rétablissant les relations avec l'Iran pour protéger ses projets. Aujourd'hui, l'Iran frappe les installations gazières. Sa patience s'épuise. »
L'Après-Pétrole : L'Apôtre du Temps Long
Conclusion—Déterminé à Transformer l'Arabie Saoudite
House définit MBS par un seul mot : déterminé. Il a commis des erreurs mais reste focalisé sur sa stratégie pour positionner l'Arabie saoudite parmi les grandes puissances. Il est conscient de la fin inéluctable de l'ère pétrolière. Contrairement aux prédécesseurs qui achetaient le silence avec les revenus du brut, il désire que les Saoudiens travaillent et participent à leur avenir. Il pense à long terme, au pays que ses enfants hériteront. Vision 2030 représente une transition progressive des hydrocarbures pour éviter le chaos énergétique mondial. Qu'il soit visionnaire prophétique ou autocrate inévitable reste une question ouverte. Ce qui est certain : MBS est l'acteur incontournable avec lequel le monde doit compter pour les cinquante prochaines années.
« Il est déterminé. Il a commis des erreurs, mais il reste focalisé sur sa stratégie pour positionner l'Arabie saoudite parmi les grandes puissances. »
Après Quarante Ans d'Observation
Quels sont vos projets actuels ?
House poursuit ses recherches et ses articles pour le Wall Street Journal. Son mari l'encourage à écrire ses mémoires, qu'elle aimerait intituler « From Matador to Mecca »—une référence à sa petite ville natale au Texas et au voyage vers le cœur du monde islamique. Après quatre décennies d'observation de cette dynastie, son travail reste inachevé, sa curiosité inépuisée.
« Je continue mes recherches et mes articles pour le Wall Street Journal. Mon mari m'encourage à écrire mes mémoires, que j'aimerais intituler « From Matador to Mecca ». »